• Corine Pourtau

Encyclopedia of Life Writing : Autobiographical and Biographical FormsMargaretta Jolly (dir.)

Mis à jour : 8 mai 2019




Dans La Faute à Rousseau n° 22, d’octobre 1999, Margaretta Jolly nous présentait son projet d’Encyclopédie des écrits de vie, dont la publication en Angleterre était prévue pour 2000. Le résultat s’est fait attendre une année supplémentaire, mais quel résultat ! 1090 pages en deux volumes (très) grand format, quelque 7OO entrées, la contribution de plus de 300 auteurs du monde entier et de 35 conseillers scientifiques, pour un ouvrage particulièrement novateur dans sa conception et son approche à la fois internationale et interdisciplinaire.


Une encyclopédie qui s’inscrit dans une tradition …

Écrire la vie, la sienne ou celle d’un autre, ce n’est pas nouveau. Établir la somme de ces écrits, non plus. Margaretta Jolly retrace, dans son ouvrage, l’historique des dictionnaires biographiques à travers le monde et consacre quelques entrées à certains d’entre eux en particulier. Les premiers “véritables“ dictionnaires apparaissent en langue arabe au Xe siècle : le Kitab al-tabaqat al-kabir — en huit volumes déjà —, consacré à la vie de religieux, le Tabaqat fuhul al-shu’ara’, à celle de poètes. En Europe, bien avant les hagiographies médiévales, des ouvrages comme Les Vies de Plutarque peuvent être lus comme les ancêtres de ces encyclopédies biographiques.

C’est à partir du XVIIIe siècle que les dictionnaires biographiques trouveront leur forme moderne, mais leur champ s’en tiendra le plus souvent aux biographies des personnalités qui ont marqué la vie sociale, religieuse ou politique, la littérature, les arts ou les sciences, et ne sera abordé que dans une perspective éducative ou historique. L’Angleterre, puis — sur le modèle de son Dictionary of National Biography — les autres pays anglophones auront vite leur ouvrage de référence. La France, quant à elle, attendra le XIXe pour mettre en œuvre une Biographie universelle, puis une Nouvelle biographie universelle… Mais rares sont les études qui offrent des entrées thématiques ou qui proposent matière à une réflexion transversale. La biographie reste le genre “noble“, même si le XVIIIe siècle voit l’émergence de l’autobiographie, des journaux intimes et de la correspondance comme objets de la critique littéraire.


… pour un corpus compris autrement

C’est entre autre sur la question du choix du corpus que l’encyclopédie dirigée par Margaretta Jolly se montre à la fois plus riche et plus originale. Son champ n’est plus celui de la simple biographie, mais de l’auto et/ou biographie, comprise le plus largement possible : tous les “écrits de vie“ sont recevables, pourvu que leur “authenticité“ soit patente. Pas d’auteurs d’autofictions, donc, ni de textes “qui en [prendraient] trop à leur aise avec le pacte autobiographique“ (Margaretta Jolly, Faute à Rousseau n° 22).

Biographies y trouvent bien sûr leur place, autobiographies également, mais encore correspondance, récits de voyages, poésie autobiographique, élégies, apologies, journaux intimes, confessions, mémoires, épitaphes, généalogie, hagiographies, ainsi que des écrits liés fortement à un contexte historique ou sociologique : récits de guerre, récits de l’Holocauste, vies de criminels, écrits de vie d’homosexuels, écrits de prisonniers, témoignages, etc. avec des entrées par noms d’auteurs, genres, ou thématique…

Corpus protéiforme, que même un chausse-pied ne parviendrait pas à faire entrer dans une classification stricto sensu, et c’est bien le plus réjouissant ! L’objectif de Margaretta Jolly n’est d’ailleurs pas de le réduire à une définition “courte et définitive“. D’abord parce que ce ne serait pas souhaitable et parce que le corpus présenté, pour vaste et riche qu’il soit, n’est pas exhaustif. Ensuite parce que c’est une matière vivante, évolutive, comme les vies qu’il donne à voir, un domaine ouvert encore, et relativement nouveau pour le milieu universitaire… D’où le terme choisi de Life Writing, qui offre l’acception la plus large, et permet d’inclure des formes et des genres différents, relatifs à sa propre vie aussi bien qu’à celle des autres. C’est en français l’expression “écrits de vie“ qui semble correspondre le mieux à Life Writing, le moins restrictif et le moins connotatif d’un “canon“. C’est néanmoins avec des entrées comme “Africa : Oral Life Stories“, “Artifacts and Life Writing“, “Film“, “Orality“, “Photography“ (Afrique : les récits de vie oraux ; objets/insignes et écrits de vie ; film ; oralité ; photographie), que l’on touche du doigt la difficulté à rassembler sous un même terme générique la multitude des formes que prend la vie pour se dire, s’écrire, se mettre en scène !


Une approche internationale et historique

“Une encyclopédie est forcément un animal conservateur, voué à refléter l’état des choses dans un domaine donné. […] Certes, les lecteurs sont contents d’y faire au passage des découvertes, mais ils seraient frustrés de ne pas y trouver les repères attendus.“ (Margaretta Jolly, Faute à Rousseau n° 22) C’est pourquoi l’encyclopédie s’applique à offrir une vue générale — en synchronie et en diachronie — des genres, des thèmes, des auteurs, des tendances… De L’Antiquité grecque et romaine, à l’Europe moderne, en passant par la période Heian au Japon, l’Italie médiévale, les États-Unis du XXe siècle… L’encyclopédie jette un pont alphabétique d’un millier de pages entre notre Abélard (et sa chère Héloïse), et Carl Zuckmayer, dramaturge et autobiographe allemand contemporain.

On se doute que les choix ont été cruciaux (Pourquoi ce pays et pas cet autre ? Cet écrivain ? Pourquoi le cardinal de Richelieu, en tant qu’autobiographe, a-t-il eu droit à une entrée, qui a été refusée à Katherine Mansfield et son journal ?) et on peut regretter que l’orientation du propos fasse une part meilleure à la culture occidentale et plus particulièrement anglo-américaine, mais il suffit de regarder l’index chronologique et celui des pays/régions du monde pour juger du caractère excessivement foisonnant et vivace des écrits de vie à travers le temps et l’espace et de l’érudition des nombreux spécialistes qui nous ont rendu ce foisonnement palpable.


Transversalité et interdisciplinarité

Si l’étude des écrits de vie est restée longtemps le domaine de la critique littéraire et de l’histoire, le XXe siècle a vu se développer des approches transversales, et la théologie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, même les sciences biologiques, se sont penchées sur eux. C’est le second point particulièrement original et novateur de cette encyclopédie. Le champ y est aussi abordé de façon interdisciplinaire (“anthropologie et écrits de vie“, “postcolonialisme“, “confusianisme et écrits de vie“, “éthnographie“, “émigration, diaspora et écrits de vie“, “philosophie et écrits de vie“, “autobiographies de musiciens“, “récits d’esclaves“, etc.). La déclinaison des préoccupations communes à différentes époques et différentes cultures y est mise en valeur (“enfance et écrits de vie“, “maternité et écrits de vie“, “suicide et écrits de vie“, “sexualité et écrits de vie“, “censure et écrits de vie“, “la mémoire“, etc.). Enfin, une réflexion est ouverte sur les rapports des écrits de vie avec des pratiques limitrophes telles l’autofiction, la tradition orale, l’interview, la généalogie, l’écriture des horoscopes, les ouvrages d’éthique, le roman d’apprentissage, le roman picaresque…


Une bonne maison que cette maison-là !

Feuilleter l’Encyclopédie des écrits de vie, au fond, c’est comme flâner dans une belle maison aristocratique du XVIIIe siècle. On sait pertinemment qu’on y trouvera le “nec“, et encore façon haut de gamme, l’esthétique en “ultra“, le bon goût, tous les couverts en argent et le délicat service de Sèvres ou de Worcester pour le thé de l’après-midi. Mais on sait aussi qu’au détour d’un long couloir, on poussera la porte du Cabinet de curiosités du maître de maison. Et là, on pourra s’attendre à tout et se laisser surprendre !

Dans le Cabinet de curiosités de Margaretta Jolly, on apprend que le Che a été diariste, que Barnum, le fondateur du cirque, a écrit son autobiographie, que les chants folkloriques lettoniens sont appréhendés comme l’histoire de vie de la communauté, que la duchesse de Newcastel (XVIIe siècle) fut la première femme en Angleterre a avoir fait publier son autobiographie et que le Who’s Who est désormais disponible sur CD-ROM.

Quelle bonne maison, cette maison-là…



Encyclopedia of Life Writing: Autobiographical and Biographical Forms, Margaretta Jolly (dir.),

Fitzroy Dearborn Publishers, 2001, 1090 p.


(Article paru dans la revue La Faute à Rousseau et sur le site "Autopacte", de Philippe Lejeune)