• Corine Pourtau

Anna Rozen - Je vous prête mes lunettes, ou le second effet "kiss cool"

Mis à jour : 8 mai 2019



Autant l’avouer d’emblée, si le livre d’Anna Rozen n’avait pas été sélectionné pour le Prix de la nouvelle de Lauzerte 2012 (Je vous prête mes lunettes, Le Dilettante, 2011), je ne l’aurais pas acheté. Je ne l’aurais même pas pris en main, parce que la couverture ne fait pas envie. Mais certaines raisons nous conduisent parfois à faire ce que nous n’avions pourtant pas l’intention de faire, et grâces soient rendues aux deux lauréats 2011 qui ont commis cette sélection, sans leur œil plus alerte que le mien (mais, eux, ils avaient des lunettes), j’ai bien failli me priver d’un bon moment de lecture.

Car l’écriture d’Anna Rozen est très plaisante, elle glisse toute seule, facile et souple, un certain regard porté, en apparence léger – le texte a l’air écrit comme ça, en passant –, une petite pastille rafraîchissante croyez-vous, mais voilà que vous croquez dedans et là, second effet kiss cool, c’est bien plus que rafraîchissant. Ça saisit… Ça capte… Ça retient… C’est drôle et juste à la fois, bien observé (les lunettes d’Anna Rozen, justement…), un humour aigre-doux juste comme j’aime, qui ne boude pas son plaisir à égratigner, mais ne manque pas de tendresse non plus. Le choix de la narration à la première personne est là pour rappeler, de toute façon, que les livres nous parlent toujours un peu de nous.

« Bonsoir, excusez-moi de vous déranger, je suis votre voisine du deuxième, ma salle de bains doit être juste sous la vôtre et j’ai une fuite au plafond… […] Et pendant que je débiterai ma tirade, je verrai les yeux du type s’agrandir. Beaux yeux déjà à leur taille naturelle, le gars a mon âge ou un peu plus, l’air sympathique et las, il vient de rentrer de son boulot, il s’ébouriffe les cheveux en m’écoutant et s’intéresse plus à ma bouche qu’à ce qu’elle dit. » Que celle qui n’a jamais frappé chez son nouveau voisin dont la baignoire goutte sur sa brosse à dents, en espérant un petit flirt qui donnerait un brin d’éclat à la fadeur de ses jours, jette la première pierre à l’héroïne d’Amoureuse, l’une des trois nouvelles du recueil. Elle est incorrigible, cette amoureuse à répétition, amoureuse avant d’avoir vu, déconfite en voyant. Les déconvenues ne lui servent pas de leçon ; elle s’obstine – la vie n’a rien à voir avec le scénario d’une comédie sentimentale, pourtant elle refuse d’en prendre acte –, et on ne peut s’empêcher de s’obstiner avec elle.

Allez, avouez ! Vous c’était qui ? L’étudiant livreur de pizzas ? Le directeur de la médiathèque où vous avez animé quinze heures d’atelier d’écriture ?

C’est comme dans la Jalouse… Osez dire qu’elle ne vous a pas énervée, vous aussi, cette « blonde dans le RER habillée tout en noir, sa cuisse droite croisée sur l’autre. Joliment ronde, elle balance son pied, bas noir, escarpin noir, très créature. » Ou celle-là, « qui sort de chez Copy-Top avec un air trop content sur sa figure, un air de “si vous saviez comme je suis trop contente”. […] Des cheveux bruns longs, une écharpe verte dénouée et un trench pas boutonné, ni ceinturé non plus. Il fait un temps de rat malade, mais elle a chaud, elle, tellement contente que ça la réchauffe de partout. Éclatante, ah là là ! Mais que le goudron s’ouvre sous ses pas ! » Osez dire que vous n’avez pas souhaité l’avoir dans votre liquide encéphalique, ce petit rongeur à la fourrure soyeuse comme celle d’une loutre minuscule pour vous dédouaner de vous coups de colère, de jalousie contre les autres et le monde, votre monde, qui ne tourne pas si rond que ça… Pour vous réconcilier avec vous-même, aussi, vous apprendre peut-être même à vous aimer. « Certains sont fous, méchants, talentueux, schizophrènes, moi j’ai une bête dans la tête qui m’inspire de vilains gestes et de beaux rêves. C’est comme ça. »

De la dernière nouvelle du recueil, Agueusique, j’extrais cette essence : « Le monde a besoin de spectateurs. On ne peut pas tous produire. Il faut des gens pour regarder les films, lire les livres, écouter de la musique, des gens avec du temps, et un peu d’argent quand même. Des gens comme moi. […] Je suis le plus grand spectateur que la civilisation occidentale ait connu. Spectateur de tout et pas seulement de biens consommables, pas seulement de culture, spectateur de la vie qui s’agite autour. Spectateur de mes amis qui ne demandent que ça. » Est-ce le secret que le narrateur a trouvé pour ne pas souffrir du temps qui passe, des amours qui foutent le camp, des passions qui agitent, affolent, des maladies et désespoirs qui emportent les amis de toujours ? Ou bien est-ce parce qu’il a perdu le goût que tout prend pour lui cette fadeur généralisée, qu’il pose sur le theatrum mundi ce regard impavide, cette ironie un peu froide ? Perdu à jamais, le sel de la vie, alors ? Peut-être pas. Il y a cette brune, appétissante, piquante, tous les jours au Balto, où il vient prendre ses déjeuners.

Besoin de fantaisie ? D’un petit coup de dégrippant aux zygomatiques ? Empruntez donc ses lunettes à Anna Rozen… Ça vous fera du bien, vous verrez


(Article paru sur le site de la revue LiredesNouvelles.com)