Isabelle Eberhardt -

Du travestissement à la métamorphose

« Cagliari, le 1er janvier 1900

Je suis seul, assis en face de l'immensité grise de la mer murmurante... Je suis seul... Seul comme je l'ai toujours été partout, comme je le serai toujours à travers le grand univers charmeur et décevant... Seul, avec, derrière moi, tout un monde d'espérances déçues, les illusions mortes et les souvenirs de jour en jour plus lointains, devenu presque irréel.

Je suis seul et je rêve... »

Ainsi débute le Premier Journalier d'Isabelle Eberhardt. Mais peut-être vaut-il mieux écrire : le Premier Journalier de Meriem bent Abdallah, de Podol, de Nicolas Podolinsky, de Mania, de Ziza, de Mahmoud ould Ali ou de Mahmoud Saadi… Ces identités variées qu'elle adopte ne constituent pas la moindre des singularités de cette jeune femme qui parle d'elle au masculin dans ses journaux, ses notes de voyage, et qui trouve la mort à 27 ans, noyée ... en plein désert.

 

À l'époque où vient doucement de s'éteindre à Paris une vieille dame née Rostopchine, dont les écrits ont tendu un miroir à plusieurs générations de petites filles modèles, Isabelle Eberhardt naît à Genève, dans des circonstances qui la placeront hors des sentiers balisés qu’empruntent alors toutes les Camille-et-Madeleine d'Europe.

La fillette qui naît le 17 février 1877 est le septième enfant de Nathalie de Moerder, une aristocrate russe qui a fui Saint-Pétersbourg cinq années auparavant, en compagnie de son amant, Alexandre Trophimowsky qui, le précepteur de ses enfants. Isabelle porte le nom de jeune fille de Nathalie et son acte de naissance ne mentionne pas l'identité de son père.

Au long des jours immobiles qu'elle passe dans la Villa Neuve de Meyrin, près de Genève (« l'ennui du présent et sa monotonie m’accablent... »), Isabelle lit, s'imprègne à travers éducation que lui donne son beau-père (son père ?) des leçons de L’Émile et de Tolstoï. « L'homme de la nature » devient bien vite son modèle.

 

L'engagement dans la légion étrangère, en 1895, de son frère Augustin de Moerder, le plus proche en âge, le double masculin de sa jeunesse, et son incorporation à Sidi-bel-Abbès en Algérie, apportent à Isabelle les premiers parfums d'un Orient que Delacroix avait mis au goût du jour. Dès lors, les lettres qu'elle échange avec Augustin, et qu’elle signe déjà du nom de Meriem Bent Abdallah, l'équivalent arabe de son second prénom Marie, disent son désir de s'évader d'un milieu qui condamne tout ce qu'elle est : une jeune fille exaltée et atypique, une aristocrate déclassée, une exilée, une bâtarde...

Fille de personne dans une société aussi corsetée que le buste des jeunes filles en quête d'un beau mariage, Isabelle opte pour la rupture, la transgression : on la voit arpenter les rues de Genève habillée en marin et elle signe ses premières nouvelles qui paraissent dans un journal local du nom de Nicolas Podolinsky. Elle optera bientôt aussi pour le départ... Pour Annabella tout d'abord, sur la côte algérienne, en compagnie de sa mère qui y décédera et y sera inhumée. Un retour d'un an et demi à Genève marque la dernière concession qu'elle fait à l'Europe et, dès mai 1899, date de la mort de son tuteur Alexandre Trophimowsky, elle tourne définitivement le dos à la société de la Belle Époque pour cinq années de séjours et de voyages dans tout le Maghreb, jusqu'à sa disparition prématurée, le 21 octobre 1904, sous les décombres de sa maison d’Aïn-Sefra, emportée par la crue subite d'un oued.

Son goût pour le travestissement nous la montre sur des photos de 1896 et 1897 en Syrien, en spahi, en Bédouin. Peinte par G. Rossegrosse en « […] cavalier vêtu de gandouras et de burnous blancs, d'un haut turban blanc à voile, portant à son cou le chapelet noir Quadrya, la main droite bandée avec un mouchoir rouge pour mieux tenir les brides […] » (Notes de voyage), elle est « Mahmoud Saadi, fils adoptif du grand cheikh Haoussine » (id.). En 1904, elle sera « Si Mahmoud ould Ali, jeune lettré tunisien qui voyage de zaouïya en zaouïya pour s’instruire… » (Notes de voyage, Aïn-Sefra, mai 1904).

 

Ses premiers biographes ont surtout retenu l’aspect romanesque et « scandaleux » de la vie qu'elle mène entre Tunisie et Algérie. Elle s'habille en homme, chevauche dans le désert, fume, court la nuit les quartiers mal famés, petite sœur du Rimbaud d'Aden et Harar, en quête de sensations fortes, d'expériences inédites. « J’avais un pied-à-terre chez une chanteuse du quartier de Sid Abdallah. Un autre Rue Si Rahmadan, chez des juifs. […] Mais le plus souvent je passais mes nuits en courses extraordinairement risquées ou dans des mauvais lieux où je contemplais des scènes invraisemblables dont plusieurs finirent dans le sang répandu en abondance. Je connaissais un nombre infini d'individus tarés et louches, de filles, de repris de justice qui étaient au moins autant de sujets d'observation et d'analyse psychologique. » (Récits et Notes de voyages)

On la dit agent secret pour le compte du gouvernement français, elle se découvre une vocation d'écrivain, collabore régulièrement aux journaux d'Alger, est victime d'un attentat au sabre en 1901, devient reporter de guerre, en septembre 1903, dans le Sud Oranais, est introduite dans la très secrète et très masculine confrérie des Quadrya.

Si elle alimente parfois elle-même, par ses Récits et Notes de voyages, la légende qui l’érigera en amazone des sables intrépide et provocante, ses Journaliers témoignent au quotidien, sans la distance de la réécriture, d'une rencontre véritable avec l'Orient musulman et d'un désir sincère d'intégration, qui passera chez elle par un changement d'identité, d'abord flottant, puis définitivement arrêté en Mahmoud Saadi. La séduction opérée par la vie bédouine et nomade est durable, préparée sans doute pas lecture de Jean-Jacques Rousseau (« Une grande paix règne sur ce pays éloigné, perdu, loin de tout contact européen. Coin de repos, encore, où l'on peut fuir l’envahissante laideur bête de la civilisation. » Quatrième journalier, 1er décembre 1902). Le dénuement est accepté comme le chemin nécessaire à une véritable connaissance de soi. Sa conversion à l’islam marque l'aboutissement de son évolution spirituelle et la naissance de sa « vraie personnalité », celle du jeune taleb et marabout Mahmoud. Slimène Ehnni, l’officier spahi qui l'épouse en 1901, ne s'y trompe pas, qui la présente comme Isabelle Eberhardt, sa femme, et Mahmoud Saadi, son compagnon.

 

Il n'est peut-être pas anodin, en fin de compte, que cette fille sans père ait choisi comme patronyme le nom du poète voyageur de Chiraz, du chantre des roses et de l'amour, qui voyait dans le dénuement la meilleure expérience pour aller vers soi. Sans doute l'auteur du Jardin des roses aurait-il pu faire sien ce projet qu’Isabelle inscrit en préambule de ses Notes de voyage :

« Être seul, être pauvre de besoins, et ignoré, étranger et chez soi partout, marcher solitaire et grand à la conquête du monde. »