Anaïs Nin - Censure et autocensure

d'un journal-monstre

En 1966, paraît aux États-Unis le premier volume du Journal d’Anaïs Nin. Les autres suivront : 1967, 1969, 1971, 1974, 1976 et 1980 pour le dernier, à titre posthume. L’écrivain aura consacré au total près d’une vingtaine d’années à la préparation et au suivi de cette publication. Pour cette femme de 63 ans, dont l’Amérique persiste à bouder les œuvres de fiction, la parution du Journal, qu’elle considère comme « son œuvre majeure », représente le dernier espoir d’une reconnaissance littéraire. Bonne pioche : le succès sera immédiat, total.

 

Ce fameux journal, dont Henry Miller avait déclaré dès 1937 qu’il « prendrait place parmi les révélations de saint Augustin, Pétrone, Abélard, Rousseau et Proust », fait bien en son temps son effet de petite bombe. Cependant, les « révélations » proprement dites seront pour plus tard. Gunther Stuhlmann, l’agent littéraire d’Anaïs Nin, regrette dans sa préface de 1965 que « l’édition complète [reste] encore impossible ». Matériellement, par le nombre total de pages (35 000 !!), humainement, parce que le journal renferme encore des secrets qui ne peuvent être dits, parce que demeurent vivants autour d’Anaïs Nin des proches ou des amis trop impliqués… Censure technique, censure morale, autocensure, très large autocensure… Pourtant, dès le départ, le souhait de l’auteur, c’est qu’un jour son texte puisse paraître en version non expurgée.

Le chantier est ouvert en 1986, sous la direction (la vigilance ?) de Rupert Pole, son époux alors survivant. Henry and June (1986) et Incest (1992) reprennent la période d’octobre 1931 à novembre 1934 (volume 1 du Journal, 1966) ; Fire (1997) et Near the Moon (1998) celle de novembre 1934 à septembre 1939 (volume 2, 1967).

 

« Vous vivez ainsi dans un monde délicat et vous croyez vivre. »

Le volume 1 du Journal s’ouvre sur l’installation d’Anaïs Nin à Louveciennes, près de Paris, événement qui ne figure pourtant qu’au treizième cahier de l’œuvre originale. Le village se déploie, de collines en forêts et jusqu’à sa grand-rue, en une description magistralement ordonnancée, sans répétitions, sans repentirs, dans un style très écrit, presque suranné, et qui surprendrait moins dans les romans du XIXe que sous la plume de cette diariste, que l’on dit étonnamment moderne. Un zoom subtil invite à laisser le grand portail vert de la maison, vieille de deux cents ans, pour franchir la petite grille « sur laquelle le lierre retombe ainsi que des mèches sur le front d’un enfant qui court ». Mademoiselle Nin, seule au jardin, rêve de la « chambre mystérieuse qui n’existe pas » derrière le onzième volet perpétuellement clos de sa magnifique façade. C’est l’hiver 1931/1932, la première entrée du Journal. La Belle au Bois dort. Elle n’a encore écrit qu’un mince essai inédit sur D. H. Lawrence. 

C’est dans cet univers bien rangé, poétique, et qu’elle a créé un rien surréaliste, que déboule soudain la tornade Miller : Henry et June. Anaïs Nin veut la Vraie Vie, ils vont la lui offrir, bohème à souhait, décoiffante, riche en expériences, un peu glauque parfois.

 

À partir de là, les deux états du Journal divergent. À partir de là commencent le processus élusif, les coups de gomme, les couper/coller, le choix d’un point de vue : bref, le travail d’(auto)censure…

 

« J’aime la puissance de ce qu’il écrit, son horrible force cathartique, destructrice, intrépide. »

Indéniablement, et quel que soit le plan sur lequel on la situe, la rencontre avec Henry Miller est une véritable rencontre, de celles qui changent le cours d’une vie. Elle sera le sujet principal du volume expurgé ; elle sera, plus encore, celui de Henry et June, celui d’Inceste. C’est la période de sa vie où Anaïs Nin a le plus écrit, et quotidiennement, dans son journal.

Le texte publié en 1966 circonscrit cette rencontre, page après page, dans les limites d’une très forte amitié et d’une collaboration littéraire qui s’avèrera fructueuse. (« Nous exerçons chacun sur l’œuvre de l’autre une grande influence. […] Je lui ai donné de la profondeur et il me donne du concret. »)

En préambule, June Miller et sa difficile relation avec Henry, sa personnalité fantasque et peu saisissable dont l’écrivain voudrait comprendre l’essence pour Tropique du Cancer à l’état d’ébauche. L’amitié s’équilibre alors autour d’un besoin de l’autre réciproque : Anaïs est en quête d’un mentor pour son œuvre à venir, il faut à Miller un mécène pour écrire en paix. Elle lui donne sa machine à écrire, lui achète des livres, du papier, et fait ses courses (« Je m’efforce de combler les désirs des autres, d’accomplir des miracles. ») ; il fait d’elle un écrivain (« Anaïs […] vous vous épanouissez si vite que vous aurez bientôt épuisé tout ce que j’ai à vous enseigner… »).

 

« La découverte d’elle-même par une femme moderne […] »

            Le premier volume non expurgé relatif à cette même époque, sous-titré Cahiers secrets, prend, lui, un tout autre départ. La mention d’un mari apparaît dès la page d’entrée. Il s’agit de Hugh Guiler, épousé à la Havane sept ans plus tôt. La belle maison de Louveciennes, c’est lui. La journée qui commence « avec le bruit du gravier écrasé par la voiture » (qui mettait quand même un peu la puce à l’oreille dès la seconde page du Journal de 1966), c’est lui toujours, et l’argent donné en douce à Miller, c’est encore lui, mais il ne le sait pas. Histoire conjugale complexe mais riche et durable, la remarquable collaboration littéraire s’étoffant, quant à elle, d’une double histoire d’amour et d’adultère : Henry et Anaïs (leur liaison durera plusieurs années) et Anaïs et June (« Sa beauté m’a subjuguée. […] Henry perdait son éclat. Elle était couleur, rayonnement, étrangeté. »)

 

Selon le vœu d’Anaïs Nin, Rupert Pole rétablit pour la période 1931/1934 tout le pan autocensuré : celui de la vie privée et amoureuse. Dans sa préface à Inceste, il nous avertit de « la langue souvent très crue de ces pages non expurgées — une langue que bien des lecteurs trouveront étonnamment différente de la prose lisse et poétique du journal non expurgé ». Différente, elle l’est, et pas uniquement par sa crudité. C’est que ces pages-là n’ont pas été récrites par l’auteur, contrairement à celles de la première édition. La traductrice a tenté bien au contraire de coller au plus près du texte originel et de restituer en français toute la couleur et la spécificité de la langue d’Anaïs Nin : cet anglais adopté tard, jamais vraiment maîtrisé, émaillé de très nombreuses expressions françaises, teinté d’espagnol, et frotté au style direct d’Henri Miller. C’est dans cette langue qu’est détaillée, analysée sa vie amoureuse et sexuelle avec un naturel, une liberté dignes des derniers romans contemporains qui ont bousculé la critique. Une Anaïs Nin étonnamment moderne, vraiment, et dans ses expériences et dans cette écriture d’origine, quand on se souvient qu’elle écrit au début des années 30.

 

Pourtant, Henry et June et Inceste ne sont pas des éditions complètes non plus. Trop de pages encore. Pour cette nouvelle version, « les textes ont été choisis de façon à nous concentrer sur l’histoire d’Anaïs, de Henry et de June. Les passages qui apparaissaient dans le Journal D‘Anaïs Nin, 1931-1934 ont été en grande partie supprimés […]. » Autant la première édition mettait l’accent sur l’écrivain naissant, la femme d’esprit, autant la seconde nous restitue la femme de chair, capable de s’abandonner à la force de ses émotions, sans souci de mise en scène. Mais c’est presque trop, pour le coup. Trop cru (ses relations sadomasochistes avec son premier analyste), trop « dérangeant », lorsqu’on assiste en direct et avec des précisions qui ne laissent guère de place au doute, à l’inceste vécu de plein gré avec le père retrouvé.

On aurait besoin de pauses, de s’asseoir avec elle autour d’une table de La Coupole et d’écouter ses échanges littéraires avec Miller. On aurait besoin de ses questionnements sur l’écriture, sur les rapports du journal et de la fiction. De l’odeur évanescente des seringas dans le jardin de Louveciennes… On aurait besoin, dans une même édition, dans un même livre, d’une Anaïs entière, en somme.

 

Le choix éditorial de Rupert Pole a été un choix de complémentarité et non pas d’exhaustivité. Complémentarité, parce qu’il a posé à côté du premier Journal d’Anaïs Nin un second Journal dont le contenu correspond à la matière (auto)censurée la première fois. Pour autant, saisissons-nous mieux celle qui s’en trouve partagée en deux, entre la chair et l’esprit, entre la turbulence de la vie et la relative retraite nécessaire à l’écriture ? Non. À qui ne lirait que l’une ou l’autre des versions éditées du Journal échapperait tout un pan de son être. Ce qui pose — au-delà des problèmes de censure ou de non-censure — la question de la publication d’un journal (particulièrement) monstre : comment, en effet, rendre compte de la vérité de son auteur, comment donner de lui une image juste, en dépit des limites matérielles imposées par les lois du marché éditorial ?