Anaïs Nin - Les métamorphoses d'un journal

11 août 1914, port de New York. Le Montserrat, en provenance d'Europe, arrive à quai. Une fillette en descend. Elle porte un drôle de petit chapeau à fleurs et serre contre elle un panier d'osier. Dans ce panier, plus précieux qu'un chaton ou que du chocolat pour le goûter, un carnet : le début d'une lettre à son père absent.

« Le journal a commencé par être un journal de voyage, tout était noté pour mon père. C'était en réalité une lettre pour qu'il puisse nous suivre sur une terre étrangère et tout savoir de nous. »

Juin 1966, Silver Lake, Californie, chez la fillette devenue femme. Des centaines de lettres enthousiastes saluent la publication du premier volume de son journal. La lettre, commencée cinquante-deux ans auparavant, atteint enfin un destinataire.

Novembre 1976, Cedars of Lebanon Hospital. La petite-fille est à présent une dame âgée qui va bientôt mourir : « 26 novembre. Je suis allée à l'hôpital - et je suis morte. Morte parmi les draps propres, les médicaments, je finis comme un insecte. »

Dernière entrée du journal : 14 janvier 1977, mort de la vieille dame.

Entre ces trois moments, 35 000 mots, 79 cahiers et plus de 100 classeurs : un journal tenu soixante-trois ans durant, celui d'Anaïs Nin.

 

Accueilli dès sa parution en Amérique comme le témoignage le plus exceptionnel de la vie d'une femme moderne, comparé aux Confessions de saint Augustin et de Rousseau, le journal éblouit par la richesse des expériences, la finesse des portraits, l'intimité dévoilée avec les plus grandes personnalités culturelles du siècle. Quelle vie, quelle femme et quel talent, pour un texte écrit au jour le jour ! Car c'est bien un journal intime, que voici publié. Quelques pseudonymes pour ménager les susceptibilités, quelques disparitions, mais - croix de bois, croix de fer, si elle ment elle va en enfer - tout le reste est annoncé comme au-then-tique !

Aux chercheurs qui peuvent accéder à présent à l'ensemble des documents originaux conservés à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles), apparaissent incontestablement toute l'exubérance et la richesse de l'entreprise : des carnets qui rendent compte de ce qu'elle vit jusqu'au plus intime, de ce qu'elle voit, des livres lus, des rêves, des invités qui passent dans la maison de Louveciennes ; des classeurs qui débordent de fragments de journal, de lettres reçues, de carbone des lettres envoyées, de photos, de billets de théâtre, de programmes de concerts, de cartes de visite, d'adresses de restaurants, de coupures de journaux ; deux cahiers - le Journal de la douleur (1974-1976), chronique du cancer et de la mort qui vient.

Exubérance et richesse aussi d'un journal à quatre mains avec Édouard Sanchez, son cousin, son double masculin, en 1919 ; avec Hugo, son mari ; avec Otto Rank, son analyste et amant dans les années 30 et enfin avec le jeune poète Robert Duncan, rencontré en 1940.

« Je vis surtout dans l'instant. Ce dont je me souviens me paraît moins vrai. J'ai tellement besoin de vérité. Ce doit être ce besoin de tout noter immédiatement qui me pousse à écrire presque au moment où je vis, avant que la vie soit changée, altérée par la distance et le temps. »

Souci de rendre à l'instant toute son exactitude et à l'émotion toute son authenticité ?

 

Dès le premier cahier, pourtant, les dés semblent pipés et le projet autobiographique dévié. Le Journal d'enfance s'adresse au père. Il a d'emblée un destinataire qui n'est déjà plus soi-même et comme Joaquin Nin ne connaît pas l'anglais, Anaïs fera l’effort d’écrire en français. Elle vit désormais en Amérique, devient pour toujours anglophone, mais pour l’absent, les pages du journal se couvriront encore pendant six ans d'un vocabulaire de petite fille dont s'accommodera de plus en plus difficilement une Anaïs jeune fille à qui manque un bagage linguistique plus subtil et plus apte à rendre toute son évolution - plus personne ne parle français avec elle, en effet, et elle ne progresse plus. Quelle authenticité alors pour ce Journal d'enfance, limité, trahi par des insuffisances linguistiques ? Qu'elle authenticité pour ce portrait destiné à reconquérir un père qui l'a abandonnée, semblable au portrait retouché d'une demoiselle à marier d’un siècle passé ?

La jeune fille a d'ailleurs choisi pour bureau une coiffeuse à trois tiroirs. À la place des peignes, des brosses, des produits de beauté, c'est le journal qui devient instrument de parure. Miroir, décor d'un théâtre intime où l’on se voit, où l'on décide de l'image qu'on va livrer de soi, pages du journal où l'on se dit, où l'on se regarde, où l’on se met en scène. Son frère cadet écrit d’elle : « Anaïs aimait dramatiser. » Faut-il simplement comprendre « exagérer », ou justement « (se) mettre en scène », et retrouver dans ce mot le drama grec : « l'action que l'on offre au regard du spectateur » ? Anaïs Nin offrirait-elle déjà un personnage à son propre journal ?

Comme une pièce de théâtre ou un roman, chaque cahier nouveau porte un titre. Le plus surprenant, c'est qu'il s'agit d'un titre donné a priori. Journal d'une possédée (1932), Inceste (1933), Révolte (1935), Intermezzo : livre de climatérique (1940), etc. Que penser de l'évidente adéquation qui nous frappe, a posteriori, entre le titre, presque prophétique, et le contenu ? Mise en scène habile ? Volonté de conformer la réalité de son existence au rêve qu’elle  s'en fait ? « J'ai besoin de revivre ma vie dans le rêve, le rêve est ma vraie vie. Je vois dans les échos qu'il renvoie les seules transfigurations qui gardent à l'émerveillement sa pureté. »

Le journal comme invention de sa propre vie ?

Dès ses 20 ans, Anaïs réécrit ses journaux : elle les tape la machine. « Après coup, quand j'écris, je vois beaucoup plus, je comprends mieux, je développe. » Elle mènera toute sa vie une double activité d'écriture : le journal en cours et la réécriture des journaux antérieurs. Après son premier séjour à New York, avec Otto Rank, elle écrit quelle a entrepris de « recopier le journal de New York, c'est-à-dire écrire entre les lignes, ajouter, dramatiser » (Le Feu, 1998). Cette réécriture, souvent sans date et sans numérotation des pages, entraîne à son tour une nouvelle habitude : la tenue d'un « journal des faits » et d'un index, à la fin de chaque cahier. En somme, un journal dans le journal !

 

1928, premières infidélités : Miralles, le professeur de danse espagnole, puis Henri Miller, à partir de 1931. Comment alors consigner les faits (et les émotions !) dans un journal qu'elle laisse encore en libre accès à son mari ? Pour les jeux de l'amour et du hasard, le travestissement va s'imposer... À petit flirt, petite manœuvre : au journal en cours pour les « faits réels » (c’est-à-dire ceux que Hugo peut lire) s'adjoint un carnet pour les « incidents imaginaires » (en réalité les « vraies » frasques, qui pourront si nécessaire être présentées comme éléments d'un texte frictionnel). Imagie est la femme qu'elle met en scène dans le nouveau carnet.

À grande passion, grande manœuvre. Un matin, Hugo tombe sur le journal en cours, relié de cuir rouge. Stupeur, colère, douleur… Anaïs frise la catastrophe - les détails de sa sexualité avec Miller y sont particulièrement crus. Elle lui affirme alors (et, plus surprenant, le convainc) qu’il vient de lire un faux journal, une sorte d'exercice littéraire qu'elle s'impose, et qui consiste à imaginer ce que serait le journal d'une « femme possédée ». Elle l’informe que son vrai journal est relié en vert. D'ailleurs, elle va le lui montrer tout de suite et il pourra partir travailler rassuré. Bon, elle ne trouve pas, mais qu’il ne se mette pas plus longtemps en retard, elle va finir par remettre la main dessus et il pourra, le soir même, le feuilleter comme il l'a toujours fait ! Aussitôt Hugo parti, Anaïs fonce chez son papetier acheter un cahier vierge relié en vert et passe sa journée à recopier sur le cahier vert tout le contenu du cahier rouge, en édulcorant largement la réalité de ses relations avec Miller. Le soir venu, le journal-leurre (le vert) est présenté à Hugo comme étant le vrai journal, et le vrai (le rouge) comme étant une fiction. Elle continue à tenir de front les deux journaux pendant quelques semaines, puis finit par abandonner le vrai (le rouge) et continue sur le vert devenu donc, en dépit de sa réécriture, le vrai journal. Vous me suivez ?

Pendant sa période de bigamie (1947-1966), vivant tantôt avec Hugo à New York, tantôt avec Rupert à Los Angeles, Anaïs se perd dans les vérités officielles et officieuses qu'elle prodigue à ses deux maris (qui ignorent chacun l'existence de l'autre). Elle entreprend alors un fichier qu'elle nomme « la boîte à mensonges ». Il contient les éléments de la vie fictive qu’elle invente pour l'un ou pour l'autre : les jobs pour telle ou telle revue, les conférences, les amis censés l’avoir invitée...

Dédoublement là encore. Le fichier préserve l'intégrité du vrai journal qui reste selon Anaïs « le seul compte rendu vraiment honnête » et la sauve de l'explosion du moi en matérialisant la frontière entre vie réelle vie fictive.

Très tôt, elle a conscience que le journal constituerait son œuvre majeure. « Je ne suis pas un écrivain, ni une artiste, je suis une diariste - ou documentaire. Je l’ai accepté. Le journal : mon œuvre principale. Post-mortem. Et quelques petites œuvres d'artistes : Alraune et Chaotica. » (19 mars 1935, Le Feu, journal non expurgé)

 

Dès 1942-43, elle opère un premier remaniement conséquent des journaux en vue de leur publication. Elle réécrit à la main la totalité des 60 volumes du journal de l'époque, qu’elle fait dactylographier par une jeune amie-secrétaire. Elle montre alors cette mouture dactylographiée ou bien encore les « nouveaux » carnets (réécrits à la main) en les présentant aux éditeurs éventuels comme les journaux originaux. Une question se pose : à partir de quels « originaux » ont été édités les derniers textes, présentés comme non expurgés ? Peut-on encore parler du journal d'Anaïs Nin ? Dans ces récits lisses, riches, cette vie foisonnante, cette expérience présentée comme originelle, quelle part à la vérité historique, quelle part à la distance, au travail de l'écrivain ? L'écrit intime, avec son immédiateté, ses errements et ses répétitions se serait-il métamorphosé en un récit de fiction qui s'intitule Journal comme d'autres La Chartreuse de Parme ou L'Œuvre au noir ?

 

« Il n'existe pas de sens universel, cosmique, pour le tout, il n'y a que le sens que nous donnons chacun à notre vie, un sens individuel, l'histoire individuelle, comme un roman personnel, un livre pour chaque être humain. »

Entre le premier et le dernier mot du journal d'Anaïs Nin, presque une vie est une tentative pour en saisir l'éparpillement et lui construire un sens, a posteriori, par le travail de l'écriture.